Dans les marais bocagers de la Manche, à Marchésieux, Marie-Laure Mazurier élève ses vaches avec une attention rare portée au vivant. Productrice de lait bio et administratrice engagée chez Biolait, elle défend une agriculture à taille humaine, ancrée dans le territoire et guidée par la cohérence entre valeurs, pratiques et modèle économique. Rencontre avec une éleveuse qui, loin des clichés, trace son chemin entre autonomie, équité et respect du sol jusqu’à la goutte de lait.
Pouvez-vous vous présenter et nous parler de votre activité et exploitation ?
Je m’appelle Marie-Laure, j’ai 52 ans, et je suis productrice de lait bio et administratrice du groupement de producteurs Biolait.
Je suis issue du monde agricole, mais je ne me destinais pas à devenir agricultrice : j’ai suivi un bac général, puis des études dans l’agroalimentaire. C’est la rencontre avec mon mari, dont les grands-parents étaient agriculteurs, qui a tout changé. Bien qu’il ne s’imaginait pas non plus être producteur, nous avons fini par penser que ce choix de vie avait du sens.
Après nous être formés à l’élevage, nous nous sommes installés à Marchésieux, dans la Manche, un département propice à cette activité. Mon mari a démarré l’aventure en 2001, et je l’ai rejoint officiellement sur la ferme en 2007. Je ne voulais pas être « la femme de l’agriculteur », mais pleinement actrice : nous travaillons et possédons donc l’exploitation à 50/50.
Nous nous sommes lancés dans la production de lait en conventionnel dans un premier temps. Puis la volonté de devenir plus autonome et de produire plus en phase avec nos valeurs est vite arrivée. Le premier virage fut de nourrir nos animaux avec notre propre production d’herbe.
Nous nous sommes ensuite associés avec notre voisin en 2010 et avons converti la ferme au bio en 2017. Ce choix nous permettait d’être plus autonome, de produire de manière plus respectueuse et d’œuvrer à un environnement plus sain pour nos enfants.
Notre exploitation s’étend aujourd’hui sur 150 hectares, dont 80 de marais, et nous avons une activité de gîtes depuis 2009.
Mais je ne me considère toujours pas comme une exploitante. Je refuse d’exploiter les terres, les animaux ou les humains. Je me vois plutôt comme une “éleveuse de vers de terre” : respectueuse du vivant, du sol à l’animal.
Que produisez-vous ?
Nous élevons 115 vaches laitières bio de plusieurs races : Normandes, Brunes des Alpes, Jersiaises…
Le Groupement de Producteurs Biolait collecte notre lait et le commercialise à ses clients. Il se retrouve ainsi dans une grande variété de produits bio (fromage, yaourt, beurre, crème…) et de marques comme U Bio, Auchan Bio, Biocoop, etc.
À côté de ça, nous possédons quelques ruches. Le miel que nous produisons est destiné majoritairement à notre consommation personnelle et celle de nos proches. Ce n’est pas une activité que nous cherchons à rentabiliser, c’est surtout pour le lien à la nature et le plaisir.
Quels modes de production utilisez-vous ?
Nous allons au-delà du simple respect du cahier des charges bio. Nous suivons aussi celui de Bio Équitable en France et de Biolait, qui imposent des critères plus exigeants. Par exemple, toute éventuelle alimentation extérieure doit être d’origine française ou encore une surface minimale par vache doit être respectée pour garantir leur bien-être.
Nous trayons nos vaches une fois par jour. Nous avons fait ce choix pour leur confort et le nôtre, car cela nous permet un meilleur équilibre de vie.
Côté alimentation, nous sommes en quasi-autonomie. Nous produisons sur la ferme tout ce dont nos vaches ont besoin. Elles sortent toute l’année, dès que la météo le permet, pour pâturer l’herbe de nos parcelles. Nous complétons leurs apports avec notre propre méteil, un mélange de céréales (orge, avoine, pois…), et des minéraux, seul produit que nous achetons à l’extérieur.
Par ailleurs, notre exploitation est située en plein cœur du Parc Naturel Régional des Marais du Cotentin et du Bessin, dans un environnement très bocagé. Nous entretenons donc près de 20 kilomètres de haies. Nous travaillons en parallèle avec le Parc pour réhabiliter des mares qui sont de véritables réservoirs de biodiversité.
En quoi ces pratiques vous permettent-elles d’être plus résiliente ?
Notre autonomie participe grandement à notre résilience. Nous sommes libres dans nos choix, maîtrisons nos coûts et ne dépendons pas des marchés extérieurs. Par exemple, si le cours du soja explose, nous ne sommes pas impactés.
Et par la même occasion, nous ne contribuons pas à la déforestation. Être cohérents avec nos valeurs, sur le plan économique comme environnemental, ça nous aide à tenir, même dans les périodes difficiles.
Pourquoi avoir choisi de vous engager dans une démarche de commerce équitable ?
Nous nous sommes engagés en 2017, lorsque nous avons rejoint Biolait qui est adhérent de Bio Équitable en France. Nous avons découvert une autre façon de collecter et de valoriser le lait, fondée sur la solidarité entre producteurs. Et ce sont des valeurs qui nous portent.
Pour nous, se nourrir et produire ne doit jamais se faire au détriment des autres. C’est une conviction profonde, une ligne directrice qui nous guide au quotidien.
Dans ce modèle, le prix du lait est le même pour tous. Je suis payée de manière égale à mes collègues des Pyrénées qui n’ont pas forcément des conditions aussi favorables que moi dans la Manche. Et je trouve ça juste. Les charges, les ventes, tout est mutualisé : on partage, on s’entraide.
Et surtout, chaque ferme a une voix. Tout le monde peut proposer, voter, s’exprimer. Cette gouvernance collective, très démocratique, est précieuse à mes yeux. Je suis vraiment heureuse de faire partie de ce groupement qui prône un commerce équitable, à taille humaine et au service du vivant.
C’est ce qui m’a poussée, en 2020, à m’engager comme administratrice chez Biolait. Je souhaitais rendre à cette structure ce qu’elle nous avait apporté, et participer à faire vivre ce modèle.
La crise agricole dure depuis longtemps, et ce n’est pas facile tous les jours, mais faire autrement serait impensable.
Quels sont les enjeux de l’agriculture de demain selon vous ?
L’agriculture de demain, pour moi, doit absolument être repensée autour de deux piliers : l’attractivité du métier et le respect du vivant.
Aujourd’hui, la taille des fermes augmente, mais il y a de moins en moins de producteurs pour les faire tourner. Les conditions sont souvent dures, la rentabilité incertaine, la qualité de vie pas toujours évidente. Les agriculteurs sont peu considérés et ne choisissent pas leurs prix : ils les subissent. Résultat, peu de jeunes s’installent, et beaucoup de producteurs partent à la retraite sans être remplacés. C’est un vrai sujet de fond : comment redonner envie de faire ce métier ? La profession doit pouvoir vivre décemment, être reconnue et bien intégrée dans la société. Et ça, aujourd’hui, c’est loin d’être acquis.
Par ailleurs, il faut absolument que les pouvoirs publics soutiennent le bio de manière cohérente et durable. Les pratiques agricoles ont un impact direct sur notre environnement et notre santé. Nous avons plus que jamais besoin de parcelles bio pour préserver la biodiversité, la qualité de l’eau, les sols… Or de plus en plus de producteurs bio abandonnent et repartent en conventionnel, faute de reconnaissance économique. Et je ne les blâme pas. Pourquoi continuer à se plier à des contraintes fortes si la rémunération ne suit pas ? Il faut leur donner les moyens de faire face aux coûts de la transition écologique.
De leur côté, les consommateurs ont un rôle important à jouer : faire ses courses, c’est un acte citoyen. Bien sûr, la crise économique complique les choses, et je le comprends. Mais il faut rappeler qu’un produit bio, même s’il est parfois plus cher à l’achat, coûte en réalité moins cher à la société qu’un produit conventionnel. Si les « vrais prix » étaient affichés, en incluant les coûts environnementaux et sanitaires, le bio serait gagnant.
Je pense qu’on devrait exiger, à minima, que dans les lieux publics, comme les hôpitaux ou les prisons, les repas soient sains, respectueux de la planète, et qu’ils n’exploitent ni la nature ni les humains.
Bien se nourrir, être en paix avec ce qu’on met dans son assiette et la façon dont on traite la terre, c’est essentiel. L’agriculture de demain ne peut pas faire l’impasse là-dessus.